Quand le sordide devient spectacle : banalisation des violences sexuelles et maturité collective
Ces derniers jours, les réseaux sociaux se sont enflammés autour des “fichiers Epstein”. Des noms circulent. Des suppositions émergent. Des commentaires se multiplient. Et, très vite, l’ironie, la moquerie et les paris sur “qui sera le prochain” prennent le dessus. En tant que thérapeute psychocorporelle et sexothérapeute inclusive, une question me traverse : Que devient notre humanité lorsque le marché sexuel de mineures devient un objet de divertissement collectif ?
La banalisation des violences sexuelles : un glissement silencieux
Les violences sexuelles ne commencent pas seulement dans des lieux cachés. Elles commencent aussi dans la banalisation. Dans le rire nerveux. Dans la dérision. Dans la transformation du grave en anecdote. Lorsqu’une affaire d’exploitation sexuelle de mineures devient un spectacle médiatique, le centre de gravité se déplace. On ne parle plus des victimes. On parle des célébrités citées. On analyse les listes. On commente les scores. La banalisation ne signifie pas soutenir un crime. Elle signifie se désensibiliser à sa gravité. Et la désensibilisation collective est toujours un signal.
L’humour noir : un mécanisme de défense humain
Il est important de le dire avec nuance : l’humour noir est un mécanisme de défense profondément humain. Face à l’horreur, le psychisme cherche à :
mettre à distance,
réduire la charge émotionnelle,
éviter l’effondrement.
Rire, parfois, permet de ne pas être submergé. En consultation, je rencontre souvent ce mécanisme chez les personnes ayant vécu des violences sexuelles : elles racontent l’indicible avec un sourire. Elles minimisent. Elles ironisent. Le corps, lui, porte encore l’impact. Le problème n’est pas l’existence de ce mécanisme. Le problème survient lorsque la dérision devient dominante, virale, collective, et qu’elle efface la profondeur du sujet.
Le spectacle autour du sordide
Les réseaux sociaux amplifient l’outrance. Plus un commentaire est :
sarcastique,
clivant,
provocateur,
moqueur,
plus il circule. La profondeur, elle, circule peu. Une affaire de trafic sexuel devient alors :
un feuilleton,
un terrain de règlements politiques,
un divertissement algorithmique.
Et derrière le bruit, les victimes disparaissent.
Le marché sexuel de mineures : la réalité derrière les “fichiers”
Derrière les documents judiciaires, il y a une réalité que l’on oublie trop vite : Des adolescentes recrutées. Manipulées. Conditionnées. Exploitées dans un système marchand. Ce n’est pas un scandale people. C’est une mécanique d’exploitation.
En sexothérapie inclusive et en accompagnement des traumas, j’observe les traces durables laissées par les violences sexuelles :
dissociation,
troubles du désir,
difficultés relationnelles,
hypervigilance,
honte chronique,
altération du sentiment de sécurité.
Ce sont ces réalités-là qui mériteraient notre attention.
Se protéger n’est pas fuir
Mais il y a une autre vérité que j’aimerais poser avec autant de force : Nous ne pouvons pas porter la souffrance du monde entier. Notre système nerveux n’est pas conçu pour absorber en continu :
les violences,
les scandales,
les catastrophes,
les injustices globales.
À l’ère numérique, nous sommes exposés à une quantité d’informations traumatiques que notre psychisme n’a jamais eu à intégrer auparavant. Il est donc légitime de dire : “C’est trop pour moi aujourd’hui.”
Ne pas lire. Ne pas regarder. Ne pas se plonger dans les détails. Couper le flux. Ce n’est pas de l’indifférence. C’est de la régulation. L’empathie n’est pas un devoir permanent. C’est une capacité à doser.
Si je me laisse traverser par toutes les horreurs du monde, je m’épuise. Et si je m’épuise, je ne peux plus accompagner personne. Se protéger, c’est préserver sa capacité à rester humain sur le long terme.
Responsabilité collective et maturité émotionnelle
Nous ne sommes pas responsables des crimes commis. Mais nous sommes responsables de la manière dont nous en parlons. La maturité émotionnelle collective se mesure à notre capacité à :
rester lucides sans devenir cyniques,
analyser sans humilier,
informer sans transformer en spectacle.
Il est possible de dénoncer. Il est possible de réclamer justice. Sans faire du sordide un divertissement. Dans un monde saturé d’informations, choisir la profondeur est déjà un acte.
Mon avis
Je ne crois pas que l’humanité se résume aux commentaires les plus bruyants. Je crois que nous sommes nombreux à ressentir un malaise face à la légèreté autour de sujets aussi graves. Nombreux à chercher une autre façon de parler du réel. Plus lente. Plus consciente. Plus digne.
En tant que thérapeute, j’accompagne des personnes qui portent des blessures invisibles. Je vois les effets du trauma dans les corps. Je vois la dissociation derrière les sourires. Je vois la honte qui s’installe lorsque la souffrance est banalisée. Alors je choisis une parole ancrée. Je choisis de ne pas participer au spectacle. Je choisis de rappeler qu’au centre, il y a des êtres humains.
Et je choisis aussi de me protéger lorsque c’est trop. Parce que préserver sa santé mentale n’est pas fuir le monde. C’est refuser qu’il nous engloutisse.