Quand l’amour devient une cible
Regard de sexothérapeute queer sur une agression homophobe, la violence des commentaires et ce qu’ils révèlent de nous
Ces derniers jours, un fait d’actualité relayé par Le HuffPost a suscité une vague massive de réactions sur les réseaux sociaux. Un arbitre amateur, en Allemagne, a été violemment agressé après avoir fait une demande en mariage sur un terrain de football. Un geste d’amour. Un moment intime. Une scène publique. Et une violence immédiate.
Mais au-delà de l’agression physique, un autre phénomène mérite une attention particulière : les milliers de commentaires publiés en réaction à cet événement. Des commentaires qui, pour beaucoup, déplacent la question de la violence vers celle de la visibilité. En tant que sexothérapeute queer, je souhaite proposer ici un regard clinique, social et humain sur ce que ces réactions disent de notre rapport collectif à l’amour, aux normes et à la liberté d’exister.
La violence ne surgit jamais seule
Lorsqu’une agression homophobe a lieu, elle n’est jamais un accident isolé. Elle s’inscrit dans un terreau culturel, fait de représentations héritées, de silences prolongés et de tolérances implicites. Les commentaires visibles sous cet article en sont une illustration frappante :
« Il n’avait qu’à faire ça en privé »
« Pourquoi s’afficher ? »
« C’est de la provocation »
« Ce n’est pas un lieu pour ça »
Ces phrases ne sont pas neutres. Elles déplacent subtilement la responsabilité de la violence sur ceux qui en sont victimes, comme si l’amour devenait acceptable uniquement à condition de rester invisible.
« S’afficher » : un mot qui trahit un privilège
Dire à un couple queer qu’il « s’affiche », c’est oublier une réalité simple : les couples hétérosexuels ne se posent jamais cette question. Se tenir la main. S’embrasser.
Faire une demande en mariage en public. Tout cela est considéré comme normal… tant que l’amour correspond à la norme dominante. Ce que certains nomment « provocation » n’est, en réalité, que la fin d’une invisibilisation historique.
Comprendre le décalage générationnel… sans justifier la violence
Il est vrai qu’il y a quelques décennies encore, les orientations sexuelles minoritaires étaient largement invisibles. Beaucoup de personnes ont grandi dans des cadres éducatifs stricts, où l’hétérosexualité était la seule voie possible, parfois au prix de renoncements, de silences ou de conformations forcées. Je peux entendre que cette visibilité nouvelle déstabilise. Je peux entendre que certaines générations aient besoin de temps pour intégrer ces changements. Mais entendre ne signifie pas excuser.
Car une question essentielle reste trop rarement posée.
La vraie question : qu’est-ce que cela vous enlève, à vous ?
Qu’est-ce que le fait qu’un homme demande un autre homme en mariage sur un terrain de football enlève concrètement à celles et ceux que cela choque ? Qu’est-ce que cela enlève à leur quotidien ? À leur couple ? À leur liberté d’aimer ? À leur identité ? Rien.
Alors pourquoi une telle réaction émotionnelle ? C’est ici que la thérapeute en moi s’arrête et pose la question autrement :
👉 qu’est-ce que cela vient remuer en vous ?
👉 qu’est-ce que cela évoque de votre propre histoire, de vos renoncements, de vos cadres imposés ?
👉 qu’est-ce que cela dit de vous, et non de ce couple ?
Parfois, ce qui dérange n’est pas l’existence de l’autre, mais la révélation d’un possible qui n’a jamais été autorisé pour soi.
Ce que cela fait au psychisme : une charge invisible mais constante
Dans ma pratique de sexothérapeute, je constate les effets silencieux de ce climat sur les personnes queer. Vivre dans un monde où son amour peut devenir un sujet de débat public crée une hypervigilance permanente. Scanner un lieu. Observer les regards. Anticiper le danger. Ce travail mental constant épuise le système nerveux, fragilise le sentiment de sécurité et installe parfois une dissociation entre ce que l’on ressent et ce que l’on s’autorise à montrer. L’homophobie n’est pas seulement une agression ponctuelle. C’est un stress chronique, socialement entretenu, qui s’inscrit dans les corps, la sexualité et les relations.
Ce n’est pas une question de mœurs, c’est une question de droits
Ce débat n’oppose pas des sensibilités personnelles. Il oppose une société qui tolère certaines existences à une société qui garantit des droits égaux. Demander aux personnes queer de « rester discrètes » revient à poser une condition à leur sécurité : exister, mais à condition de ne pas déranger. Or, la liberté n’est pas négociable.
La violence homophobe n’est pas une opinion. Elle est le produit d’un cadre social qui accepte encore que certains amours soient discutables.
Ce que je vis, moi, en tant que lesbienne assumée
Je parle ici depuis ma réalité. Quand je voyage, quand je change de ville, quand j’entre dans un lieu que je ne connais pas, je fais un calcul que beaucoup n’ont jamais eu à faire. Puis-je tenir la main de ma compagne ici ? Puis-je l’embrasser ? Suis-je en sécurité ? Je pose alors une question simple :
un couple hétérosexuel fait-il ce type de vérification avant de se rendre quelque part ?
Non.
Moi, oui. Toujours. Ce n’est pas une posture idéologique. C’est une réalité quotidienne. Et tant que cette asymétrie existera, parler de « provocation » restera une manière de refuser de voir l’inégalité vécue.
La visibilité n’est pas une provocation
On entend encore : « Vivons heureux, vivons cachés. » Ce proverbe a longtemps été une stratégie de survie. Il ne peut pas être un projet de société. La visibilité n’est pas une attaque. Elle est une réappropriation du droit d’exister sans peur.
Déplacer la question, ouvrir la parole
Ce fait d’actualité n’est malheureusement pas anecdotique. Il révèle moins ce que sont les personnes queer que ce que notre société peine encore à regarder. La vraie question n’est pas : « Pourquoi s’affichent-ils ? »
Mais : « Qu’est-ce que cela vient toucher en moi ? »
Si cet article fait écho à ton vécu, à une expérience personnelle, à une colère, une incompréhension ou une douleur ancienne, tu peux m’écrire en toute confidentialité.
Parler de ce que cela réveille est souvent le premier pas vers un apaisement. En tant que sexothérapeute queer, je crois profondément que se questionner est toujours plus fécond que désigner un bouc émissaire. Et que l’amour, sous toutes ses formes, n’enlève rien à personne.