Aimer quelqu’un, c’est forcément entrer un peu dans sa vie.
On connaît ses habitudes. On entend ses doutes. On assiste à ses décisions. On a parfois un avis très clair sur ses choix, sa manière de gérer son argent, ses relations, son apparence, son travail, son organisation ou sa façon de vivre.
Et plus la relation est proche, plus une confusion peut s’installer :
parce que cette personne compte pour moi, j’aurais davantage mon mot à dire.
Pas forcément.
Être en relation avec quelqu’un nous donne une place dans sa vie. Mais cette place ne nous donne pas automatiquement un droit de regard sur tout ce qui lui appartient.
Et c’est peut-être là qu’une question mérite d’être posée beaucoup plus souvent :
Est-ce que l’autre m’a réellement donné cette place… ou est-ce que je me la suis attribuée parce que je l’aime ?
Une relation crée du lien. Elle ne fait pas disparaître les individus qui la composent.
Je peux être votre partenaire, votre ami·e, votre sœur, votre mère, votre enfant ou quelqu’un de très proche de vous et continuer à avoir des espaces qui m’appartiennent.
Mes vêtements.
Mon corps.
Mes goûts.
Certaines de mes dépenses.
Mes loisirs.
Mes fréquentations, dans les limites des accords que nous avons réellement établis.
Ma façon d’organiser certains aspects de ma vie.
Mes projets.
Et parfois simplement ma manière d’être.
Cela ne signifie pas que nos choix n’auront jamais aucune conséquence sur les autres.
Dans une relation, nos vies se croisent. Certaines décisions concernent réellement plusieurs personnes et doivent donc être discutées ensemble.
Décider seul·e d’une dépense importante sur un compte commun n’est pas la même chose que choisir le sac que l’on s’achète avec son propre argent.
Inviter quelqu’un à vivre dans un logement partagé n’est pas la même chose que choisir avec qui déjeuner.
Prendre une décision qui modifie profondément l’organisation familiale n’est pas la même chose que changer de coiffure.
Respecter la liberté individuelle ne signifie donc pas : “Je fais absolument ce que je veux et tu n’as jamais rien à dire.”
Cela signifie plutôt apprendre à distinguer ce qui appartient réellement à l’espace commun de ce qui appartient à l’autre.
Ce qui permet de construire une relation saine.
C’est probablement l’une des distinctions les plus importantes.
Je peux être concerné·e émotionnellement par ce que vous faites sans pour autant avoir le pouvoir de décider à votre place.
Votre choix peut me surprendre.
Il peut m’inquiéter.
Il peut me déplaire.
Il peut ne pas correspondre à ce que j’aurais choisi pour vous.
Je peux même penser sincèrement que vous faites une erreur.
Mais ressentir quelque chose face à votre décision ne transforme pas automatiquement mon ressenti en droit d’intervention.
Il faut alors se demander :
Est-ce que cette décision touche réellement quelque chose qui m’appartient ou est-ce que j’ai simplement un avis sur quelque chose qui appartient à l’autre ?
La différence paraît simple.
Dans la réalité, elle l’est beaucoup moins.
Parce que nous avons appris à considérer certaines interventions comme normales dès qu’il existe de la proximité.
On commente les vêtements d’un proche.
On lui explique ce qu’il devrait faire avec son argent.
On donne son avis sur son poids.
On lui dit avec qui il devrait ou ne devrait pas sortir.
On insiste pour lui offrir quelque chose qu’il a refusé.
On lui explique comment il devrait élever ses enfants.
On décide qu’il devrait sortir davantage, manger autrement, changer de travail, consulter quelqu’un, se reposer, pardonner, quitter sa relation ou au contraire essayer encore.
Et parfois, personne ne nous a demandé notre avis.
C’est une autre confusion fréquente.
Respecter la liberté de l’autre ne consiste pas seulement à ne pas l’empêcher de faire quelque chose.
C’est aussi accepter que toutes nos pensées à son sujet n’ont pas nécessairement besoin de lui être communiquées.
Vous pouvez ne pas aimer la tenue de quelqu’un.
Vous pouvez trouver son nouveau sac trop cher.
Vous pouvez préférer son ancienne coupe de cheveux.
Vous pouvez penser que son projet est étrange.
Vous pouvez ne pas comprendre pourquoi cette personne aime telle activité, fréquente telle personne ou organise sa vie de cette manière.
Vous avez parfaitement le droit de le penser.
Mais entre :
« J’ai une opinion »
et
« l’autre doit connaître mon opinion »,
il existe une étape que nous oublions souvent.
Pourquoi ai-je besoin de lui dire ?
Est-ce que cette personne m’a demandé mon avis ?
Est-ce que ce que je vais dire lui apporte réellement quelque chose ?
Est-ce que cela concerne une limite qui m’appartient ?
Ou est-ce que je considère simplement que ma proximité avec elle m’autorise à commenter ?
C’est particulièrement visible avec le physique : certaines remarques sont tellement normalisées qu’elles sont formulées spontanément, parfois même sous forme de compliments, sans se demander si la personne souhaite que son corps ou son apparence deviennent un sujet de conversation.
Commenter le physique des gens, même avec une intention positive.
Mais le mécanisme dépasse largement le physique.
La question n’est donc pas de ne plus jamais parler, conseiller ou donner son opinion.
La question est de comprendre que la proximité n’équivaut pas à une permission permanente.
À ce stade, une autre nuance est indispensable.
Respecter la liberté de quelqu’un ne signifie pas devenir silencieux·se dans la relation.
Vous avez le droit de parler de ce que vous ressentez.
Vous avez le droit d’exprimer vos besoins.
Vous avez le droit de dire qu’une situation ne vous convient pas.
Vous avez le droit de poser vos propres limites.
Supposons que votre partenaire sorte plusieurs soirs par semaine et que vous souffriez du peu de temps passé ensemble.
Il existe une différence entre :
« J’aimerais qu’on puisse passer davantage de temps ensemble. Est-ce qu’on peut réfléchir à notre organisation ? »
et :
« Tu sors trop. À partir de maintenant, tu restes avec moi deux soirs de plus par semaine. »
Dans le premier cas, vous parlez de votre vécu et ouvrez une négociation sur quelque chose qui concerne votre relation.
Dans le second, vous transformez votre besoin en décision concernant l’autre.
C’est précisément pour cela qu’exprimer un besoin ne garantit pas que l’autre devra y répondre de la manière que nous souhaitons.
Exprimer ses besoins dans une relation.
Une relation implique parfois de négocier.
Elle implique parfois de constater que deux besoins sont difficiles à concilier.
Elle implique même parfois de décider que certaines incompatibilités sont trop importantes.
Mais respecter l’autre, ce n’est pas lui retirer sa possibilité de choisir pour éviter d’avoir à vivre cette incertitude.
Nous associons souvent le consentement à la sexualité.
Pourtant, une question beaucoup plus large peut être utile dans nos relations :
À quoi cette personne a-t-elle réellement consenti en entrant en relation avec moi ?
Être votre partenaire ne signifie pas avoir consenti à ce que vous commentiez mes vêtements.
Être votre enfant adulte ne signifie pas avoir consenti à devoir justifier toutes mes décisions.
Être votre ami·e ne signifie pas avoir consenti à recevoir vos conseils chaque fois que je vous raconte une difficulté.
Être votre sœur ne signifie pas avoir consenti à ce que vous interveniez dans mon couple.
Être en relation amoureuse ne signifie pas avoir consenti à abandonner toute autonomie.
Et même les mots couple, amitié, famille, relation exclusive ou relation non exclusive ne suffisent pas à déterminer automatiquement toutes les permissions existantes.
Une relation comporte des accords.
Certains sont explicites.
D’autres se construisent progressivement.
Mais le statut relationnel ne peut pas servir de contrat invisible dans lequel chacun·e pourrait inscrire ce qu’il ou elle estime être « normal ».
Ce que signifie réellement une relation exclusive.
Et lorsqu’il s’agit plus largement de comprendre comment le consentement fonctionne dans différents cadres relationnels :
Le consentement dans les différents types de relations.
Le consentement devient particulièrement intéressant lorsque notre intention est positive.
Imaginez :
« Je t’offre le restaurant. »
— Non merci, je préfère payer ma part.
« Mais ça me fait plaisir. »
— Je préfère vraiment payer.
« Mais laisse-moi t’inviter ! »
L’intention peut être sincèrement généreuse.
Pourtant, quelque chose vient de se produire.
L’autre a exprimé un choix.
Puis il a dû le défendre.
Et parfois le défendre encore.
On retrouve exactement le même mécanisme dans :
« Laisse-moi t’aider. »
« Non merci, ça va. »
« Mais si, attends… »
Ou :
« Je vais t’acheter ça. »
« Non, vraiment, ne dépense pas ton argent pour moi. »
« Ça me fait plaisir ! »
Ou encore :
« Tu devrais vraiment parler à cette personne. »
« Je n’en ai pas envie. »
« Mais écoute-moi, je sais que ça te ferait du bien. »
Et c’est précisément là que les choses deviennent plus complexes : nous pouvons empiéter sur la liberté de quelqu’un sans avoir la moindre intention de le contrôler.
Nous pouvons même être persuadé·es d’être en train de prendre soin de lui.
Parce que « je veux l’aider », « je veux lui faire plaisir » ou « je veux le protéger » parlent de mon intention.
Pas du consentement de l’autre.
C’est cette zone beaucoup plus subtile que j’explore dans l’épisode d’Alice te parle : « Je fais ça parce que je t’aime : quand la bonne intention empiète sur la liberté de l’autre ».
J’y parle notamment de ce qui peut se jouer lorsque l’on est convaincu·e de savoir ce qui serait bon pour l’autre, de la difficulté à ne pas intervenir quand quelqu’un qu’on aime fait un choix que l’on désapprouve, et de cette question essentielle : est-ce que cette personne veut réellement ce que je suis en train de lui donner ?
Car à partir de quand sommes-nous encore en train de proposer ?
Et à partir de quand sommes-nous en train d’essayer d’obtenir un oui qui nous conviendrait davantage ?
Le respect du consentement ne dépend pas uniquement de notre intention.
Un geste peut être généreux et devenir envahissant lorsqu’il continue après un refus.
Le « non » de l’autre n’a pas besoin de nous sembler logique pour être valable.
Il n’a pas besoin d’être celui que nous aurions donné à sa place.
Et surtout, il n’a pas besoin d’être longuement justifié pour mériter d’être entendu.
C’est ici que la question devient encore plus intéressante.
Parce que nous parlons beaucoup — et à raison — de la nécessité de respecter un non.
Mais dans de nombreuses situations relationnelles, personne n’a jamais dit non.
Pourquoi ?
Parce que nous n’avons jamais demandé.
Nous avons supposé que nous pouvions.
Parce que nous sommes en couple.
Parce que c’est notre enfant.
Parce que nous sommes proches.
Parce que « entre ami·es, on peut se dire les choses ».
Parce que « je suis sa mère, quand même ».
Parce que « si je ne lui dis pas la vérité, qui le fera ? ».
Parce que « je la connais, je sais ce qui est bon pour elle ».
C’est là que le consentement nous oblige à aller un peu plus loin que :
« Est-ce que l’autre m’a dit non ? »
La question devient :
« Est-ce que l’autre m’avait donné cette place ? »
C’est une différence importante.
L’absence de refus n’est pas toujours une permission.
Et notre statut dans la vie de quelqu’un ne nous autorise pas à remplir nous-mêmes les blancs.
Il n’existe évidemment pas de règle permettant de vérifier chaque interaction humaine.
Et l’objectif n’est pas de transformer toutes nos relations en contrats dans lesquels il faudrait demander une autorisation avant chaque phrase.
Il s’agit plutôt de développer quelques réflexes.
Avant de donner un conseil, vous pouvez demander :
« Tu veux mon avis ou tu as surtout besoin que je t’écoute ? »
Avant d’aider :
« Tu veux un coup de main ? »
Avant de commenter quelque chose de très personnel :
« Est-ce que tu veux qu’on en parle ? »
Lorsque quelqu’un refuse :
ne pas considérer automatiquement son non comme le début d’une négociation.
Et lorsque quelque chose vous dérange, vous pouvez vous demander :
Est-ce que je suis en train de poser une limite sur ce qui me concerne ou d’imposer une règle sur ce qui appartient à l’autre ?
Cette question ne résout pas tout.
Mais elle permet déjà de déplacer profondément notre manière d’être en relation.
Il peut être difficile de regarder quelqu’un que l’on aime faire un choix que nous ne comprenons pas.
Encore plus lorsque nous pensons qu’il ou elle risque de se tromper.
Nous pouvons prévenir.
Nous pouvons proposer.
Nous pouvons partager une inquiétude lorsqu’elle est légitime.
Nous pouvons être disponibles.
Mais il existe aussi une forme de respect qui consiste à accepter que l’autre reste l’auteur·rice de sa propre vie.
Y compris lorsqu’il ou elle ne choisit pas ce que nous aurions choisi.
Y compris lorsque nous aurions fait autrement.
Y compris lorsque notre solution nous paraît meilleure.
Aimer sans empiéter, ce n’est donc pas devenir indifférent·e.
C’est apprendre à rester présent·e sans confondre présence et pouvoir.
À exprimer ce qui nous appartient sans prendre possession de ce qui appartient à l’autre.
À proposer sans imposer.
À conseiller lorsque cette place nous est donnée.
À entendre un non sans chercher immédiatement à le contourner.
Et parfois à nous poser cette question, probablement inconfortable mais extrêmement utile :
Est-ce que l’autre m’a réellement donné cette place… ou est-ce que je me la suis attribuée parce que je l’aime ?
Certaines personnes ont appris à beaucoup s’adapter, à se justifier, à accepter les commentaires ou à céder pour éviter les tensions. D’autres ont appris à prendre soin des autres en anticipant, en conseillant ou en essayant de résoudre leurs difficultés, au point de ne plus toujours savoir où s’arrête leur responsabilité.
Dans les deux cas, il ne s’agit pas simplement d’apprendre quelques « bonnes phrases ». Il peut être utile de comprendre ce qui rend difficile le fait de poser une limite, d’entendre celle de l’autre ou de rester à sa juste place dans une relation.
Au Studio Fleur de Lune, la Séance d’accueil & apaisement permet de partir de ce que vous vivez concrètement, de mettre des mots sur ce qui se joue dans vos relations et de déterminer ensemble ce dont vous avez besoin pour retrouver une manière d’être en lien plus respectueuse de vous-même et de l’autre.
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