« Tu as maigri, ça te va bien ! »
« Tu es vraiment belle. »
« Tu fais beaucoup plus jeune que ton âge. »
« J'adore tes formes. »
« Tu serais encore plus jolie avec les cheveux longs. »
Certaines de ces phrases sont clairement présentées comme des compliments. D'autres comme de simples constatations. Et certaines sont dites avec la certitude qu'elles vont faire plaisir.
Pourtant, elles ont toutes quelque chose en commun : elles donnent à une personne notre avis sur son physique alors qu'elle ne nous l'a pas nécessairement demandé.
On commence à comprendre qu'il n'est pas acceptable de dire à quelqu'un qu'il a grossi, qu'on n'aime pas son nez ou que sa nouvelle coupe ne lui va pas.
Mais dès que le jugement devient positif, la règle semble changer.
Après tout, si je dis à quelqu'un qu'il est beau, où est le problème ?
Peut-être que la question n'est justement pas de savoir si notre jugement est positif ou négatif.
Peut-être que la première question devrait être beaucoup plus simple :
Est-ce que cette personne m'a demandé mon avis sur son physique ?
Nous regardons les autres. Nous avons des goûts, des attirances, des préférences.
Vous pouvez trouver quelqu'un beau, banal, attirant, trop gros, trop maigre, merveilleusement habillé ou absolument pas à votre goût.
Il ne s'agit pas de contrôler ce que nous pensons.
Il s'agit de distinguer deux choses :
avoir une perception et décider de la communiquer.
Et cette distinction paraît évidente lorsqu'il s'agit d'un jugement négatif.
Vous pouvez ne pas aimer la nouvelle coupe de cheveux de votre collègue et comprendre qu'il n'est pas nécessaire de lui annoncer en arrivant au travail.
En revanche, lorsqu'il s'agit d'une appréciation positive, nous avons beaucoup moins ce réflexe.
Nous considérons souvent que notre jugement devient pertinent pour l'autre simplement parce qu'il est favorable.
Mais pourquoi ?
Pourquoi une personne aurait-elle nécessairement besoin de savoir que vous la trouvez belle ?
Pourquoi devrait-elle être heureuse d'apprendre qu'elle correspond à vos critères esthétiques ?
Et surtout : pourquoi considérons-nous si facilement notre opinion sur son apparence comme une information qui la concerne ?
C'est probablement l'une des réponses les plus fréquentes lorsqu'une personne explique qu'une remarque sur son physique l'a dérangée.
« Je voulais juste être gentil. »
« C'était positif ! »
« On ne peut même plus faire de compliment maintenant ? »
Il y a pourtant une distinction importante à faire entre l'intention de celui ou celle qui parle et l'expérience de la personne qui reçoit.
Vous pouvez sincèrement avoir voulu faire plaisir.
Cela ne signifie pas automatiquement que votre commentaire fera plaisir.
Un compliment n'est pas une sorte de cadeau universel dont la personne devrait nécessairement être reconnaissante.
Certaines personnes adorent qu'on leur dise qu'elles sont belles.
D'autres accordent peu d'importance à leur apparence.
Certaines vivent difficilement le fait d'être regardées.
Certaines ont passé des années à être évaluées à travers leur corps.
Certaines ne veulent tout simplement pas savoir si elles vous plaisent physiquement.
Et aucune de ces réactions n'est intrinsèquement plus correcte qu'une autre.
C'est une distinction utile dans beaucoup de relations humaines.
Nous pouvons avoir une bonne intention et produire malgré tout un effet différent de celui que nous avions imaginé.
Le reconnaître ne signifie pas que nous avons commis quelque chose d'horrible.
Cela signifie simplement que l'intention ne suffit pas à décider à la place de l'autre de ce qu'il ou elle doit ressentir.
Si quelqu'un vous dit :
« Je préfère que tu ne commentes pas mon physique »,
la réponse n'a pas besoin d'être :
« Mais je voulais te faire plaisir ! »
Vous pouvez simplement entendre l'information.
Cette personne vient de vous apprendre quelque chose sur sa limite.
Lorsqu'on parle des remarques sur le physique, on explique souvent qu'il faut être prudent parce qu'on ignore ce que vit la personne.
Et c'est vrai.
Dire :
« Waouh, tu as beaucoup maigri, tu es superbe ! »
peut sembler extrêmement valorisant.
Sauf que vous ignorez peut-être pourquoi cette personne a perdu du poids.
Maladie, deuil, dépression, trouble alimentaire, traitement, stress intense…
Vous n'en savez rien.
Et même lorsque la perte de poids était recherchée, votre remarque peut renforcer une autre idée : son corps actuel mériterait davantage votre approbation que son corps précédent.
Mais j'aimerais aller un peu plus loin.
Parce que si notre seule règle devient « ne commentez pas le physique, vous pourriez accidentellement blesser quelqu'un », nous continuons à considérer qu'un commentaire est légitime dès lors qu'il fait effectivement plaisir.
Or la question que je vous propose de vous poser est différente :
avions-nous besoin de commenter ce corps en premier lieu ?
Le décalage devient particulièrement visible sur les réseaux sociaux.
Une personne publie une réflexion.
Elle parle de son métier.
Elle partage une analyse, une création, une expérience, une conviction.
Et parmi les réponses :
« Vous êtes très belle. »
La personne vient peut-être de consacrer plusieurs heures à construire ce qu'elle voulait transmettre.
Et ce que quelqu'un choisit de lui renvoyer concerne son visage.
Bien sûr, le commentaire peut être bien intentionné.
Mais il peut aussi produire quelque chose de très particulier :
la personne vous montrait ce qu'elle pensait ; vous lui avez répondu par ce que vous pensiez de son apparence.
C'est parfois exactement cela qui dérange dans un compliment physique non sollicité.
Pas nécessairement le contenu du compliment.
Mais le fait d'être ramené·e à son apparence dans un contexte où ce n'était absolument pas le sujet.
Il existe aussi derrière certains compliments une évidence culturelle rarement questionnée :
être trouvé·e beau ou belle devrait forcément être agréable.
Comme si l'approbation esthétique était toujours une bonne nouvelle.
Mais tout le monde n'accorde pas la même valeur au fait de plaire.
Et surtout, nous ne cherchons pas nécessairement l'approbation de toutes les personnes que nous rencontrons.
Personnellement, je n'ai pas envie de plaire à tout le monde.
Plaire à tout le monde, ce serait plaire à n'importe qui.
Ce qui m'intéresse beaucoup plus, c'est que les personnes auxquelles je m'adresse comprennent ce que je pense, ce que je défends, ce que je transmets et la manière dont je travaille.
Quelqu'un peut me trouver belle.
Quelqu'un d'autre peut me trouver parfaitement quelconque.
Et une troisième personne peut me trouver franchement moche.
Ces trois personnes ont le droit d'avoir leurs goûts.
Mais je n'ai pas nécessairement besoin de recevoir le résultat de leur évaluation.
C'est également une nuance importante.
Lorsqu'une personne est mal à l'aise avec les compliments, nous avons parfois tendance à interpréter immédiatement cela comme un problème d'estime d'elle-même.
Elle ne saurait pas « accepter un compliment ».
Elle devrait apprendre à se trouver belle.
Elle aurait du mal avec son image.
Cela peut arriver.
Mais il existe aussi une possibilité beaucoup plus simple :
elle n'avait tout simplement pas envie que son physique soit évalué.
Refuser de faire de l'approbation esthétique des autres une information importante n'est pas nécessairement un manque de confiance.
Et paradoxalement, lorsqu'on souffre beaucoup du regard des autres, les compliments eux-mêmes peuvent parfois participer à cette logique d'évaluation permanente : aujourd'hui je plais, demain peut-être moins.
Lorsque le regard des autres prend beaucoup de place
Bien sûr que si.
Le but n'est pas de créer une police du compliment.
Il s'agit plutôt de sortir d'un automatisme.
Le contexte, la relation et ce que vous savez de l'autre comptent.
Votre partenaire adore que vous lui disiez qu'elle est magnifique ? Dites-le-lui.
Votre amie vous envoie trois robes en demandant laquelle lui va le mieux ? Elle vient explicitement de solliciter votre avis.
Quelqu'un avec qui vous êtes dans une dynamique de séduction réciproque vous fait comprendre que vos compliments sont appréciés ? Le contexte n'est évidemment pas le même.
La question n'est donc pas :
« Ai-je encore le droit de complimenter quelqu'un ? »
Elle pourrait être :
« Est-ce que je sais que cette personne a envie que son apparence soit commentée par moi, dans ce contexte ? »
Et si vous n'en savez rien, vous pouvez aussi ne rien dire.
Il y a enfin quelque chose d'assez révélateur dans la place que nous accordons au physique lorsque nous voulons valoriser quelqu'un.
Une personne peut être drôle, brillante, créative, courageuse, passionnée, attentive, singulière.
Elle peut avoir produit quelque chose qui vous touche.
Elle peut avoir formulé une idée qui vous fait réfléchir.
Elle peut avoir pris une décision difficile.
Et pourtant, le premier compliment qui nous vient parfois est :
« Tu es belle. »
Essayons peut-être de regarder un peu plus loin.
« J'aime ta manière de réfléchir. »
« Ce que tu as dit m'a fait voir les choses autrement. »
« J'adore te voir parler de quelque chose qui te passionne. »
« J'aime ta façon de poser tes limites. »
« Ce que tu as créé me touche. »
« Merci d'avoir mis des mots là-dessus. »
Non pas parce que les compliments physiques seraient forcément mauvais.
Mais parce qu'un être humain est infiniment plus vaste que l'effet produit par son apparence sur notre regard.
Je pourrais terminer avec une longue liste de règles.
Je préfère n'en garder qu'une.
Avant de commenter le corps, le visage, le poids, l'âge apparent ou l'attractivité d'une personne, demandez-vous :
« Est-ce qu'on m'a demandé mon avis ? »
Si oui, vous pouvez le donner avec la sensibilité que nécessite parfois le sujet.
Si vous savez, par votre relation avec cette personne, que ce type de compliment est apprécié, le contexte vous donne également une réponse.
Et si la réponse est non ?
Vous pouvez garder votre opinion pour vous.
Même lorsqu'elle est positive.
Parce que le physique des gens n'est pas un espace public sur lequel chacun devrait venir déposer son évaluation.
Et parce que parfois, la manière la plus respectueuse de regarder quelqu'un consiste justement à voir tout ce qu'il ou elle est en train de vous montrer au-delà de son apparence.
Dans cet article, je me suis surtout intéressée à ce qui se passe lorsqu'on reçoit un commentaire sur son physique sans l'avoir demandé.
Mais il reste une autre question, peut-être encore plus intéressante :
pourquoi ressentons-nous le besoin de dire à quelqu'un que nous le trouvons beau ?
Faire plaisir ? Séduire ? Créer du lien ? Rassurer ? Ou simplement reproduire une manière de communiquer tellement habituelle que nous ne nous sommes jamais demandé ce que nous attendions réellement de ce compliment ?
Dans l'épisode « Pourquoi avons-nous besoin de dire aux autres qu'on les trouve beaux ? » d'Alice te parle, je vous propose de retourner le miroir : non plus regarder ce que produit le compliment chez la personne qui le reçoit, mais ce qui se joue chez celle qui le formule.
🎧 Écouter l'épisode : Pourquoi avons-nous besoin de dire aux autres qu'on les trouve beaux ?
Si les remarques, les jugements ou le regard porté sur vous prennent beaucoup de place - au point d'influencer votre manière de vous habiller, de vous montrer, de prendre la parole ou simplement d'être avec les autres - cela peut mériter d'être exploré.
Au Studio Fleur de Lune, la séance d'accueil & apaisement permet de partir de ce que vous vivez aujourd'hui, de comprendre ce qui se joue pour vous et de construire un accompagnement adapté, sans partir du principe que vous devriez simplement « apprendre à avoir confiance en vous ».
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